Noël à Phat Diem en 1952

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     Le Souvenir Français de Thaïlande est heureux de vous souhaiter à tous de
     Joyeuses Fêtes de Noël avec ce joli texte du Tonkin d’autrefois.

La cathédrale de Phat Diem au Tonkin.

     Septembre tirait à sa fin. Je venais d’être affecté à Phat Diem, l’évêché de Monseigneur Le Huu Tu, au sud Tonkin.

     J’avais appris un jour, de mon garde du corps, un métis chinois dévoué corps et âme, qu’il existait, au nord de Phat Diem, un orphelinat, dirigé par deux soeurs européennes. Je mourais d’envie d’aller les voir, et un soir, en rentrant d’opérations, je décidais de faire un crochet pour aller saluer ces religieuses.

     C’est ainsi que je découvris, au milieu des rizières, caché dans les bananiers, les bambous et les bougainvilliers, une sorte de couvent construit en dur, entouré de paillotes. A peine entré, je suis entouré par une ribambelle de nonnettes vietnamiennes, toutes plus jolies les unes que les autres, babillant dans un français parfait…

     Tout ce charmant bavardage provoque bientôt l’arrivée de deux soeurs européennes, portant le costume des soeurs de chez moi, celles de Ribeauvillé, avec voile et cornette empesée malgré 40 degrés à l’ombre, suivies d’une bande d’orphelins, curieux eux aussi de voir le visiteur insolite.

     C’est une belle surprise lorsque, reçu au parloir par la Mère supérieure et son adjointe, j’apprends qu’elles sont Alsaciennes, toutes les deux de Rixheim, près de Mulhouse. Elles vivent depuis plus de vingt-cinq ans en Indochine, sans espoir de retour vers la France, comme l’impose la règle de leur congrégation…

     Au moment de Noël, je reçus des Vosges, où je suis né, un vrai sapin de 1m50, emballé dans un rouleau de carton et qui n’avait pas trop souffert de son voyage en avion.

     Il était accompagné de tous les accessoires de décoration, même d’une crèche complète et de boîtes de friandises. Mais le plus surprenant était certainement la présence d’un vrai fromage de Munster, bien emballé dans une boîte spéciale. De plus, on me fit parvenir deux kilos de filet de boeuf et du beurre congelé venant de France.

     De quoi fêter Noël fastueusement à dix mille kilomètres de chez moi. Mais il m’était impossible de jouir seul de ces richesses, et, peut-être à cause du munster, l’idée me vint d’inviter mes deux compatriotes de l’orphelinat.
L’après-midi, veille de Noël, je ramenai dans ma jeep mes deux soeurs, qui, vivant un peu en retrait du siècle, n’étaient jamais montées dans un tel engin et n’avaient pratiqué jusqu’à présent que la charrette à buffles.

     Arrivés dans mon humble PC, une petite maisonnette de deux pièces, je fais entrer mes invitées. Mes soldats vietnamiens, tous catholiques, ont allumé les bougies de l’arbre dès qu’ils ont entendu le moteur de la jeep.
Comment décrire la scène ? Dès qu’elles ont vu le sapin, les soeurs ont cru qu’il était faux et puis tout d’un coup, elles se sont mises à parler alsacien, et moi, élevé à Colmar, ancien de la Mittelschule du port du Canal, je leur réponds : « Ya, schwester seeh a richtige baum, direct von Vogesen ! Touchez-le ! ». Et mes bonnes soeurs de palper les aiguilles et je vois sur leurs joues jaunies par vingt-cinq ans d’Indochine, couler des larmes sans prix. Discrètement, j’écrase aussi ma larme de Vosgien et enchaîne « Ma mère, puis-je vous offrir quelque chose ? » pas de chance, elle refuse, et m’apprend que la règle leur interdit de consommer en dehors du couvent. Consterné, je ne peux que dire « Oh ma Mère, pour une fois, c’est la guerre. Tenez, je peux vous offrir a gute munster kase ! ». Elles n’en croient pas un traître mot et se mettent à rire de bon coeur. « Mais ma soeur, c’est vrai ! » et je sors le fameux munster. « Oh !, ce n’est pas possible » s’écrient-elles en choeur, en se mettant à pleurer. « Allons, goûtez-le, rien qu’un tout petit morceau ». La Supérieure tranche définitivement : « Non, c’est impossible ! ».

     La petite soeur me fait tellement de peine, que j’ai une idée subite « Mais ma Mère, vous pouvez l’emporter et le déguster à l’orphelinat ! ». Il ne faut pas longtemps pour que l’objet de leur convoitise soit coupé en trois, et les deux tiers emballés pour elles. Et puis je leur offre aussi 1 kg de boeuf et des chocolats.

     Une fois l’escorte partie pour raccompagner mes deux invitées, je me mis à prier pour que rien de fâcheux ne vienne troubler leur retour. Ensuite, j’ai rassemblé mes hommes et les ai fait entrer à leur tour, car ils mouraient d’envie de voir le sapin et la crèche, et surtout de boire la bière et de manger les douceurs que j’avais, non sans mal, fait venir pour eux…

     Le surlendemain, au petit jour, un garde me crie : « Y en a une petite soeur vietnamienne vouloir entrer ! ». Je sors, et me trouve devant une petite soeur vietnamienne d’une grande beauté qui me récite d’une traite « La Mère Supérieure vous remercie pour vos présents de Noël et me charge de vous remettre ce petit panier en remerciement », puis elle tourne les talons et se sauve, rougissante, dans un envol de jupe noire.

     Il y avait, dans le panier, des poireaux, quelques carottes et un petit pot de beurre de bufflesse, qui est gris comme de la cendre…

     Il y avait aussi un petit bouquet de violettes, que je ne suis pas près d’oublier !

Jean Keller.
Bulletin de l’A.N.A.I.
4 ème trimestre de 1990.
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