Le conflit Franco-Siamois de 1893.

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3/ L’Affaire du Jean-Baptiste Say.

Le Jean-Baptiste Say.

Sur la passerelle de commandement de son navire ‘L’Inconstant’, le capitaine de frégate Bory se faisait bien du souci. Nous étions le 12 juillet 1893. La veille, le grand patron, l’amiral Humann lui avait donné ordre de remonter la Chao Phaya et d’aller jeter l’ancre avec deux autres navires devant la légation de France, pavoisés pour la fête nationale. La présence de ces trois navires de guerre devant son palais fera certainement réfléchir le Roi Chulalongkorn et l’ammènera à accepter les conditions du nouveau traité que souhaitent lui présenter les Français.

Les trois navires français devant la Légation.

Oui mais voilà : il était bien connu que l’estuaire de la Chao Phaya était défendu par une redoutable barre et que son navire, calant 4m20 aurait bien du mal à la franchir. Mais il n’y avait pas une minute à perdre car la marée prévue pour le lendemain soir, serait la seule qui pourrait autoriser le passage du gros navire. Il venait donc de récupérer la petite Comète du Commandant Dartige du Fournet dans la baie de Saracen sur la côte cambodgienne pour filer vers l’embouchure de la Chao Phaya.
Et c’est alors qu’il aperçut un peu au loin, le petit vapeur Jean-Baptiste Say, navire des Messageries fluviales, qui faisait régulièrement la route entre Saïgon et Bangkok, transportant le courrier et des passagers entre les deux capitales. Lui seul connaissait parfaitement comment passer la redoutable barre.
Rapidement mis au courant par les officiers français de leur mission, le Cdt Gicquel, patron du petit navire civil, et son second, le capitaine Castelin acceptèrent de les guider dans les manoeuvres délicates à prévoir. Comme nous l’avons déjà vu, les marins français se doutaient bien qu’ils n’auraient aucune aide à attendre de la part des pilotes habituels de l’embouchure, en général des marins allemands ou danois.

Comme nous l’avons vu dans notre dernier article sur la journée du 13 juillet 1893, le Jean-Baptiste Say est rapidement touché par des tirs venus sans doute du fort du sud et doit aller s’échouer sur les bancs de vase le long de la rive gauche de l’estuaire de la Menam Chao Phaya.
C’est encore le commandant Dartige du Fournet qui raconte : « Notre infortuné camarade, atteint par un obus, a dû s’échouer près de la bouée noire. Les Siamois, feignant de croire qu’il avait pris part à l’action, se précipitèrent à son bord dès qu’ils furent certains qu’ils n’avaient rien à craindre de lui et que l’Inconstant et la Comète étaient loin. Le navire fut pillé, la cargaison bouleversée, les sacs de lettres furent emportés à terre, les effets des officiers et de l’équipage volés, nos compatriotes embarqués dans une chaloupe et conduits au fort Phra-Chula-Chom-Kao (le fort du sud NDA) ». (Dartige, Journal, p. 228).

Selon Auguste Pavie qui décrit le même incident dans ses dépêches au Quai d’Orsay, la réparation des dégâts causés au petit vapeur ayant été faite pendant la nuit du 13, il se préparait à rejoindre Bangkok et la Légation le matin du 14, lorsque les Siamois vinrent s’emparer du navire, ouvrirent des prises d’eau pour l’empêcher de lever l’ancre et pillèrent le bateau avant de faire prisonnier l’équipage.

Dartige du Fournet décrit la très mauvaise nuit passée par les pauvres marins français : « Ils passèrent une nuit d’internement, troublée par les cris des malheureux blessés du combat qu’on avait amenés là ». Selon certains commentaires, il y eut de nombreux blessés parmi les servants des canons Armstrongs installés dans le fort. La Comète avait tiré des obus à mitraille, pouvant atteindre le fond des puits où se trouvaient les canons pour démonter les servants des pièces ou désorganiser les mécanismes par leurs gerbes d’éclats. Au matin du 15 juillet, « on se décida à transporter à l’arsenal de Bangkok nos compatriotes, ces prétendus prisonniers de guerre. La canaille du pays les insulta ; des gardiens ingénieux se livrèrent vis-à-vis d’eux, à des plaisanteries de ‘haulte gresse’, telles que de leur apporter de l’urine quand ils demandaient à boire. Le commodore de Richelieu intervint enfin et donna l’ordre de les élargir ». (Dartige, Journal, p. 229).
Les prisonniers furent ramenés à Bangkok et déposés devant l’hôtel de la Légation.
(Auguste Pavie).

Le bateau échoué après l’attaque. (Warington).

Nous pouvons noter ici, que la version anglo-saxonne donnée par Warington Smyth, est totalement différente : « Il a été rapporté que l’équipage du J.-B. Say avait été traité de manière brutale et que leurs armoires avaient été pillées. C’est du moins ce que de nombreuses sources ont rapporté. La réalité semble toutefois différente. Le capitaine du bateau avait été conduit au fort, les yeux bandés selon la coutume. Comme il avait perdu ses clefs, il avait demandé à l’officier danois qui l’escortait, de bien vouloir forcer son coffre, afin de pouvoir récupérer les documents qui s’y trouvaient. Lorsqu’il quitta la compagnie des officiers pour rejoindre Bangkok, il remercia avec gratitude leur chef et ses lieutenants pour la courtoisie montrée à son égard lors de son emprisonnement passé entre leurs mains ». (Warington, 1898, p.268).

Le ‘Bangkok Times’ des jours suivants l’incident, donne le récit suivant : « Le Jean-Baptiste Say était allé s’échouer sur la rive gauche de l’estuaire. Le capitaine Carl von Holck, le Danois qui commandait le fort de Phra Chula Chom Klao pendant l’attaque, envoya une embarcation pour demander la réddition de l’équipage du courrier. Son commandant, le capitaine Paul Castelin, menacé d’être abattu, se rendit. Il fut transporté vers le fort, eut les yeux bandés, et fut amené devant le commandant danois à qui il remit les documents de son navire. Ensuite, ce fut le tour des passagers du Jean-Baptiste Say qui furent transportés vers le fort, eux aussi avec les yeux bandés.Les prisonniers étaient 32, y compris le pilote Jackson, deux mécaniciens du navire, deux matelots du Lutin et enfin le reste qui faisaient partie de l’équipage et les passagers civils ».

Mais l’histoire du Jean-Baptiste Say n’était pas terminée pour autant : le 16 juillet, le croiseur français Forfait, commandé par le capitaine de vaisseau Reculoux, venu en renfort le 15, était mouillé devant la barre. Auguste Pavie raconte : « J’avais prié le commandant du Forfait de venir à Bangkok. Il remarqua, en passant en canot à moteur devant le J.-B. Say, que le pavillon français était hissé au grand mât, au-dessous du pavillon siamois ; il fit amener les deux pavillons et continua la route. Un peu après, il fut rejoint par un officier européen et une quinzaine d’hommes armés, fut arrêté, insulté et menacé d’être fusillé. Grâce à son sang-froid, il se dégagea de son
agression. J’ai protesté énergiquement auprès du gouvernement siamois »
. (Pavie, Mission, p. 368).

Les Français montent à bord du J.B. Say échoué pour y hisser le pavillon tricolore.

Et c’est ce même jour, le 16 juillet, qu’Auguste Pavie réclame une indemnisation financière pour les dégâts causés au pauvre navire. Il est décidé d’envoyer des experts de la société Bangkok Dock Company pour en faire l’estimation et le coût d’une remise à flot.
Depuis Saïgon, la société propriétaire du navire, les Messageries Fluviales, réclamaient un million pour le pillage et l’échouage de leur vapeur.
La dernière mention du Jean-Baptiste Say date de février 1894, où le Journal des débats mentionne que les Siamois ont relevé le navire et se préparent à le réparer.

De son côté, le capitaine Gicquel sera décoré à son retour à Saïgon, le commandant Bory ayant signalé son courage pendant l’assaut, « alors qu’il se trouvait à côté de moi, sur la passerelle, et ne cessait de donner d’utiles indications avec le plus grand sang-froid et le plus entier dévouement ».
En 1910, le Dr. Etienne Tardif, installé au Cambodge pour des missions de ‘vaccine’, va retrouver le capitaine Castelin à Phnom Penh, devenu capitaine du port : « Un brave homme ! il a à son actif, un haut fait qui suffirait à justifier sa popularité : ce fut lui qui dirigea son navire sous le feu des batteries siamoises en 1893 à Paknam ». (Tardif, 1950, p.107).

Mentionnons encore la visite de Maurice Rondet-Saint à Phnom Penh en 1913, qui voulut savoir ce qu’était devenu l’officier du Jean-Baptiste Say, Castelin, qui s’était conduit en héros à Paknam. On lui répondit que Castelin était à ce moment là, « simple maître du port de Phnom Penh, et que la France n’avait pas eu le geste de décorer la poitrine de ce brave… ». (Rondet-Saint, 1917, p. 68).

Bibliographie :

  • BORY Victor , juillet 1893, Rapport à M. le contre-amiral, cdt en chef de la division navale.
  • DARTIGE du FOURNET Louis : Journal d’un cdt de la Comète. Plon, 1915.
  • PAVIE Auguste : Mission Pavie. Vol. 7. Ernest Leroux, 1919.
  • RONDET-SAINT Maurice : Dans notre Empire jaune, Paris, Plon, 1917.
  • TARDIF Etienne : Chasseur de femmes, Edit. du Dauphin, 1950.
  • WARINGTON-SMYTH Herbert : Five Years in Siam from 1891 to 1896. London, John Murray, 1898.

François Doré
Le Souvenir Français de Thaïlande.
Librairie du Siam et des Colonies/ Bangkok.

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