Une tombe française retrouvée à Chanthaburi

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    Il suffisait tout simplement de suivre les indications données par une vieille carte de la région de Chanthaburi, conservée aux Archives Nationales d’Outre-Mer : les emplacements de deux cimetières y sont portés : le cimetière français, situé à l’embouchure de la rivière de Chanthaburi, sur la rive droite, et en face, sur l’autre rive, le cimetière indigène français. Le tout se trouve à 25km au sud de la ville.

    Rappelons ici, que le territoire de Chanthaburi fut occupé par l’armée française pendant un peu plus de onze ans. On peut comprendre que pendant cette longue période, des soldats de la troupe d‘occupation soient morts : non pas morts au combat, puisque la cohabitation des Français et des habitants de la région de Chanthaburi se passa plutôt bien et que les incidents furent rares, mais plutôt de maladie, à une époque où la moindre fièvre pouvait devenir mortelle et où le choléra sévissait de manière endémique.

1    La plaque du souvenir qui se trouve dans la grotte mariale près de la cathédrale de Chanthaburi, rappelle les noms de 18 militaires français et mentionne le décès de 83 soldats annamites.

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    Nos recherches ont pu ajouter le nom d’un capitaine français à cette liste, le capitaine Jeanmaire de l’Infanterie de Marine, ‘décédé le 26 mai 1900 dans sa quarantième année à l’hôpital militaire de Chantaboun’.

3 La rive occidentale de l’embouchure de la rivière. Le cimetière se trouvait à droite de la photo.

    C’est donc en remontant la rive occidentale de la rivière, que l’on peut retrouver quelques vestiges de la présence française : les restes d’un quai, quelques soubassements de bâtiments faits de briques et un peu plus loin, là où notre carte mentionne le cimetière français, oui !, inattendu, inespéré, un petit monument de pierre surmonté d’une croix. L’endroit est abandonné, au fond un tumulus, et à gauche, un petit chédi provisoire qui surmonte le dépôt de cendres d’un défunt bouddhiste.

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Le monument est composé d’une grande pierre gravée, surmontée d’une croix de pierre.
L’inscription se lit : François RUELLAN décédé le 25 janvier 1899 dans sa 30ème année

5      Il semblait bien difficile de savoir qu’elles étaient les mains pieuses qui avaient accompagné ce Français vers sa dernière demeure.
Qui était ce François Ruellan ? Etait-il militaire ou civil ? Comment était-il mort ? Que pouvait-il bien faire à Chanthaburi en 1899 ?

    C’est le hasard qui nous a permis de lever un pan du voile mystérieux qui recouvrait ce destin.

      Le 15 mars 1899, Monseigneur Cuaz, Missionnaire apostolique à Chantaboun (Siam), se rend à la Légation de Bangkok pour y faire transcrire sur l’État Civil, les actes survenus récemment dans sa paroisse.
Il y a deux actes mortuaires : un certain Louis Jacquet, qui a été assassiné le 06 février 1899 à Chantaboun, et notre François Ruellan.
Mgr Cuaz va remettre un acte mortuaire en latin au gérant du consulat, M. Joseph Lebé, qui sera ensuite transcrit sur les registres de Bangkok par Gabriel Ferrand, le Chargé d’Affaires.
Nous vous épargnons le texte en latin, mais en voici la traduction :

   ‘En l’an de Dieu 1899, le 25 ème jour du mois de janvier, dans la communion de la Sainte Mère l’Église, est décédé D. François Ruellan, revenant de Bangkok, âgé de trente ans environ. Son corps a été inhumé le 26ème jour du mois de janvier à Paknam Lem Sing, province de Chantaboun, royaume de Siam. En foi de quoi, j’ai signé : M. J. Cuaz, miss. Apos. (L.S.) à Chantaboun, Siam.
Pour traduction certifiée conforme, Bangkok, le 15 mars 1899. Le gérant du Consulat.
Signé : J.Lebé.’.

    Nous avons donc retrouvé la trace officielle du décès de François Ruellan. Il s’agit donc d’un civil demeurant à Chantaboun. Ce n’est pas un militaire, bien que sa tombe ait été creusée dans le cimetière militaire de Laem Singh.
Il paraît difficile d’en savoir plus, mais si l’on se rapporte aux lettres de Raphaël Réau, jeune diplomate au Siam de 1894 à 1900, et rassemblées par son petit-fils Philippe Marchat dans un livre paru en 2013 à l’Harmattan, on retrouve à la date du 28 janvier 1899, la mention : ‘A Bangkok, on parlait du choléra qui avait déjà fait son apparition et emporté deux victimes européennes…’. François Ruellan aurait-il été victime ce ce mal, contracté lors de son séjour dans la capitale ? Ceci ne peut-être qu’une hypothèse.

    Et alors, maintenant ! Que va devenir cette tombe oubliée dans un endroit loin de tout. Par superstition, les Thaïlandais n‘aiment pas trop tout ce qui a rapport avec la mort ou une tombe, eux qui se font incinérer.
Nous ne savons pas si cette pierre tombale miraculeusement encore existante, recouvre la tombe d’autrefois. Mais peut-être pourrait-elle être sauvée, pourrait-elle rejoindre le cimetière catholique moderne, ou être conservée près de la cathédrale ?

    Nous essaierons de voir avec le curé actuel de la cathédrale de Chanthaburi ce qui pourrait être fait pour que François Ruellan ne soit plus jamais oublié.

                                                                                                                        François Doré

                                                                                                               Le Souvenir Français de Thaïlande.

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                                                                         Copie de l’acte de décès de François Ruellan.

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Carte de la région de Chanthaburi depuis la ville au nord jusqu’à l’embouchure de la rivière au sud. Les deux cimetières sont indiqués.
La tombe retrouvée se trouve à l’emplacement marqué ‘cimetière français’.

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