Les chars de Dien Bien Phu.

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Fig. 35 : Le char Bazeille (no 5) en haut d’Eliane 2.

Le visiteur français qui arrive à Dien Bien Phu va bien sûr rechercher les vestiges de cette bataille qui a fait couler tant de sang et plus tard, presqu’autant d’encre.

Hélas, les photos publiées par les voyageurs récents, révèlent que petit à petit, le village montagnard des rives de la Nam Youn a laissé place à une ville moderne gigantesque et reconnaissons-le, bien laide.

Aussi, le spectacle des grandes maisons traditionnelles thaïs qui peuplaient la vallée heureuse, ont-elles disparu au profit de ces horribles cubes de béton, que semblent tant apprécier les nouveaux envahisseurs de la région, les Vietnamiens du Delta surpeuplé.

Les seuls vestiges un peu spectaculaires semble-t-il, restent quelques épaves de matériels militaires, abandonnés par les Français après leur défaite. Parmi ces vestiges, les restes des 10 chars Shaffee M24, qui avaient été envoyés en pièces détachées vers le camp retranché.

L’histoire de ces chars est celle d’une aventure extraordinaire. Pour tous ceux qui s’y intéresseraient, nous ne pouvons que leur recommander de se procurer le livre du général André Mengelle, ‘Dien Bien Phu, des chars et des hommes’, édité en 1995 chez l’auteur. Un livre passionnant où l’auteur qui est également acteur, se présente anonymement à travers toute l’action sous son seul grade de l’époque, ‘le jeune sous-lieutenant’. Il avait 22 ans quand il a sauté sur DBP le 02 avril 1954. La légende des 10 Shaffee y est présentée jour par jour et parfois, heure par heure.

Fig. 36 :  Le livre du général Mengelle.

Le général Mengelle nous explique que chacun de ces chars, pour être facilement identifié, avait reçu, pour 6 d’entre eux le nom d’une bataille où leur régiment s’était distingué (Auerstaedt, Neumach, Ratisbonne, Ettlingen, Posen, Smolensk), un portera l’ancien nom de son régiment (Conti), deux, des noms portés sur leur insigne régimentaire (Douaumont et Mulhouse), et le dernier, le nom d’une bataille de 1870 (Bazeille).

Pour le visiteur de 1988, la majorité des vestiges des combats de 1954 se trouvaient disséminés dans l’immense espace de rizières et de champs de maïs qui occupait le centre et le nord de la ‘cuvette’. Pour y accéder, on devait traverser le pont Bailey, qui avait été construit à cet emplacement, justement pour permettre aux chars de 18 tonnes de franchir l’obstacle naturel que constituait la rivière Nam Youn, entre les zones PC et les collines de l’est.

Fig. 37 : le pont Bailey en 1988 et les rives de la Nam Youn.

Le général Mengelle dans son ouvrage, présente deux plans très utiles pour qui souhaite retrouver la trace des 10 ‘bisons’, nom de code donné alors à ces chars. Mais en 1988, comme lui quelques années plus tard, nous n’avons retrouvé que 8 carcasses sur les 10. Les chars Smolensk (no 4) et Neumach (no 10) ont disparu.

Les emplacements en 1988 étaient restés presque pour tous, les emplacements dans lesquels ils avaient été sabotés par les Français au moment de la chute du camp. Seul le char Ettlingen (no 2) avait été transporté depuis le bout du pont Bailey, où on le retrouve sur des photos vietnamiennes anciennes, vers la cour du Musée, où il se trouve aujourd’hui.

Fig. 38-39: plans du général Mengelle.

Fig. 40 : le char Ettlingen (no 2 du plan) dans la cour du Musée.

La carcasse du premier char se trouvait à droite après la sortie du pont. Il s’agissait des restes du Conti. C’est certainement le plus facile à reconnaître aujourd’hui, puisque la bouche de son canon a été bloquée par un obus qui y est coincé. On le retrouve sur les photos modernes, placé sur un socle de béton et maintenant protégé des intempéries par un toit transparent. Le Conti est sans doute le char que l’on reconnaît le plus souvent sur les photos d’époque car il était le char de commandement du capitaine Yves Hervouët, le patron des 10 Shaffee. Il deviendra également la monture de l’auteur, après la blessure de son capitaine.

 Fig. 41 : Le Conti (no 1).

Un peu plus loin, en face du PC de de Castries, on trouve le Posen, resté sur sa position au moment de l’arrêt des combats.

Fig. 42 : Le Posen (no 3).

Si l’on reprend la route qui se dirige vers l’ouest, on passe d’abord devant les restes de l’artillerie française. Plusieurs carcasses de canons de 105 sabotés étaient encore bien visibles dans un enclos de barbelés.

Fig.43: les canons de 105.

Un peu plus loin, on retrouve au carrefour avec la piste Pavie, le char Douaumont. Selon le général Mengelle, il est aisément reconnaissable à la plaque qui a été soudée sur le côté droit de la tourelle, pour remplacer le volet d’évacuation des douilles.

Fig. 44 : le Douaumont (no 6).

De ce carrefour, il fallait alors remonter la piste en gardant à main droite l’ancienne piste d’aviation, pour retrouver, vers ce qui était l’emplacement des Huguettes, le char Mulhouse, qui était à l’époque en assez bon état. Sa tourelle tournait encore et servait de terrain de jeu aux enfants du village voisin. C’est peut-être cet usage intempestif qui a provoqué le déboîtage de l’ensemble du canon de 75 que l’on peut voir sur les photos modernes ( ?).

Fig. 45 : le Mulhouse (no 7).

Son identification est encore confirmée par le général Mengelle, qui fait remarquer sur le côté droit du masque l’impact d’une charge creuse reçue le 18 avril et également, à l’arrière de la tourelle, sur le côté gauche, la plaque qui avait été soudée après avoir reçu l’impact d’un obus de 105 viet.

Fig. 46 : le trou sur le côté droit du masque est visible sur cette photo

Si l’on rejoint la rive gauche de la Nam Youn, on trouve en face de soi la colline la plus connue de Dien Bien Phu, Eliane 2, célèbre pour l’âpreté des combats qui s’y sont déroulés tout au cours de ce que l’on a appelé la bataille des cinq collines.

L’endroit aujourd’hui a été transformé en une sorte de mémorial par les Vietnamiens et y a été reconstitué tout un réseau de tranchées et de sacs de sable en ciment qui n’existaient pas en 1988.

Autrefois, la résidence française était construite à cet endroit, verrou du Laos, et qui portait encore à cette époque le nom lao de Meuang Thène (la ville de la divinité). Le poste avait été détruit, mais son système de caves avait été conservé et avait constitué un des rares réseau de blockhaus construits en dur du système défensif français.

Fig. 47- 48 : le poste militaire français d’autrefois en haut de ce qui allait devenir Eliane 2 et l’entrée des caves en 1988.

En haut de cette colline, on trouve encore aujourd’hui le char Bazeille, qui y fut immobilisé au cours de la nuit du 31 mars 1954, par un impact de charge creuse qui a incendié son moteur. Le char, bien qu’ayant été repeint plusieurs fois, reste en très bon état et est maintenant protégé sous un abri.

Fig. 49 : le char Bazeille (no 5).

Mais pour le visiteur de 1988, la plus grande surprise était certainement d’aller se placer à la lisière orientale de la colline. Juste en face, à quelques dizaines de mètres, se trouvaient les pentes du Mont Chauve et du Mont Fictif.

Il semblait incroyable que des hauteurs situées aussi près de nos lignes, n’avaient pas été occupées. Pas suffisamment d’effectifs disponibles, était la réponse du haut Commandement ; mais il était impressionnant d’imaginer que les soldats et artilleurs vietnamiens pouvaient tirer à tir tendu sur les tranchées françaises d’aussi près.

Fig. 50 : vus du haut d’Eliane 2, le Mont Chauve à droite et le Mont Fictif à gauche.

Les photos modernes de la ville de Dien Bien Phu nous montrent que toute cette partie de collines et les petites vallées qui les séparent sont entièrement construites aujourd’hui.

Fig. 51 : vue vers le nord depuis Eliane 2 vers les collines Eliane 4 à gauche et  Eliane 1 à droite où les combats furent également terribles. Au fond, Dominique 2 avec le petit bâtiment blanc au sommet.

C’est après avoir descendu cette colline, sanctifiée par le sang des nombreuses victimes : ‘une terre encore rouge du sang qui a coulé, et le microscope révèlerait probablement que des déchets organiques humains s’y mêlent, confondus enfin dans la fraternité des ennemis réconciliés dans le néant’ (Jules Roy, op.cit.), que l’on rejoint la route provinciale RP.41.

En contrebas, à gauche, un grand cimetière vietnamien et en face, le Musée. On pouvait y voir, parmi quelques tristes vestiges, la cafetière du général de Castries et de nombreux documents français récupérés après la bataille.

Pour nous, l’intérêt se trouvera dans l’espace ouvert installé à côté du Musée : une vaste cour où sont jonchés pêle-mêle des débris de matériels militaires : on y retrouve donc le char Ettlingen, reconnaissable à sa mitrailleuse de capot un peu déshabillée, mais aussi les carcasses de quelques véhicules français, des bouts d’ailes d’avion, des hélices et sur un côté, un alignement de trois pièces d’artillerie anti-aérienne d’origine chinoise.

Est également présenté un superbe obusier de 155mm, un des 4 qui composaient la batterie du 4ème régiment d’artillerie coloniale (RAC) qui se trouvait près du PC.

Fig. 52 : l’espace à côté du Musée.

Fig. 53 : l‘artillerie AA chinoise.

Fig. 54 : canon obusier de 155 mm du 4ème RAC.

Une fois passé le Musée, c’était la longue traversée de la plaine de Dien Bien Phu vers le sud, pour aller rechercher le point d’appui isolé d’Isabelle.
Il ne restait plus rien pour en signaler l’emplacement, et ce n’est qu’avec une carte et une boussole que nous avons pu en retrouver l’endroit. Plus rien du côté est de la RP 41, où autrefois avait été installée une piste d’aviation de secours.
Le pont qui enjambait la Nam Youn n’existait plus, et c’est à moitié à la nage que nous avons dû traverser la rivière pour essayer de retrouver d’éventuels vestiges. Mais là, d’immenses champs de maïs recouvraient tout le site.

Fig. 55 : les deux carcasses d’Isabelle abandonnées dans les maïs.

Seules, semblant toujours monter la garde, deux carcasses de chars rouillaient au milieu des champs. L’un deux était en très mauvais état et avait perdu presque tous ses équipements, sans doute cannibalisés pour essayer de remettre d’autres chars en état de marche. Les deux chars furent identifiés en 1995 par le général Préaud lui-même, lui qui lieutenant en 1954, avait été le chef du bataillon de chars d’Isabelle. Son propre char, l’Auerstaedt, était celui qui était le mieux conservé, tandis qu’il avait reconnu le Ratisbonne, dans la carcasse de l’autre. Le troisième char du peloton, le Neumach, n’a jamais pu être retrouvé.

Fig. 56 : l’Auerstaedt (no 8).

Fig 57 : le Ratisbonne (no 9).

Signalons qu’aujourd’hui, les deux carcasses qui se trouvaient sur Isabelle, ont été transportées dans la cour du Musée.

Les quelques derniers kilomètres de la RP 41 nous amenèrent à l’extrême sud de la ‘cuvette’, là où un grand pont suspendu au dessus de la Nam Youn menait vers le Laos.

Fig 58 : le pont suspendu au sud de la cuvette de Dien Bien Phu.

François Doré.
Librairie du Siam et des Colonies. Bangkok.

 

Toutes les photographies sont propriété de l’auteur.

 

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