Juin 1920 : Un aviateur militaire français meurt au Siam : la tragique disparition de l’adjudant Lacoste

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Les premiers avions militaires sont arrivés en Indochine en août 1917. Huit vieux biplaces Voisin réformés.

Il faudra attendre 1920 pour voir arriver des appareils un peu plus modernes : des biplaces Bréguet 14a2. Ces appareils rustiques et solides, équiperont d’ailleurs l’aéronautique indochinoise pendant plus de 10 ans.

Une réplique de Bréguet 14 en vol. @ photo de Thierry Deutsch captée sur internet.

La naissance de l’aviation siamoise :

C’est à la même époque que le Royaume du Siam, voisin de l’Indochine, souhaita, lui aussi, développer sa force aérienne.

Dès 1912, trois officiers siamois avaient été envoyés en France, à l’époque première puissance aérienne au monde, pour y être formés comme les premiers aviateurs de leur pays.

Après l’entrée en guerre du Siam aux côtés des Alliés en 1917, la France accueillit un contingent de 115 pilotes et de 250 mécaniciens siamois. Ce contingent n’étant pas suffisamment préparé pour rejoindre le front, il fut envoyé à l’École d’Aviation d’Istres.
L’armistice survint sans qu’aucun des 94 pilotes siamois ayant reçu leur licence d’aviateur, n’ait pu participer aux combats.

Le contingent des aviateurs siamois retourna dans son pays au printemps 1919. C’est alors que le roi Vajiravudh souhaita développer sa propre armée de l’air. L’armée siamoise acheta une trentaine d’appareils à la France. Parmi eux, 10 avions Bréguet 14a2, les mêmes que ceux de l’Indochine française.

Le Siam entreprit également de rapidement développer son service postal aérien. C’est en février 1920 que la première liaison postale eut lieu entre Bangkok et Chantaburi, sur le golfe de Thaïlande.

Relever un défi ? :

Est-ce ce premier vol historique qui interpella l’armée de l’Air indochinoise ? Les aviateurs français voulurent-ils à leur tour impressionner leurs voisins en répondant à ce qui semblait être un défi ?

Pour les auteurs du livre remarquable sur « L’Aviation française en Indochine », de Christophe Cony et Michel Ledet, « l’aviation siamoise était en train de préparer un raid pour relier Bangkok à Saïgon, vol de 740 km en ligne droite avec escale. Les aviateurs français décident donc de les devancer ; il en allait du prestige de nos ailes… ».

C’est donc au petit matin du 16 juin 1920, que le capitaine Alfred Guyomar, fait décoller son Bréguet 14 de l’aérodrome de Phu To, accompagné de l’adjudant Emile Lacoste. Objectif : rallier Bangkok.

Le vol se déroule sans problème et quatre heures plus tard, ils se posent à Battambong, ville située à l’ouest du Cambodge, non loin de la frontière siamoise. Les aviateurs y reçoivent l’accueil chaleureux de la colonie européenne et de la foule curieuse des Cambodgiens.

« L’après-midi, malgré un temps très orageux et des alternatives de pluie, les curieux ne cessèrent de venir en grand nombre, jusqu’à la nuit, admirer notre bel oiseau de France », écrit l’administrateur français de la province, Charles Lambert. (cité par Cony et Ledet, p. 42).

Objectif Bangkok :

Le lendemain, vers 07h30 du matin, le bel avion reprend son envol devant une foule de
plusieurs milliers de personnes, direction plein ouest, vers le Siam et sa capitale Bangkok.

Mais là, curieusement, alors que pour Cony et Ledet, « les démarches diplomatiques avaient retardé ce raid de plusieurs mois », il semble, et la suite le confirmera, que, tant auprès des autorités militaires siamoises que de la représentation diplomatique française, personne n’est au courant du projet des aviateurs.

L’appareil franchit bientôt la frontière siamoise, mais le temps devient très mauvais en cette période de début de mousson : des pluies incessantes, un vent violent de face, dans un appareil mal équipé, tout se mêle pour rendre la navigation difficile.

Les heures passent et les niveaux d’essence et d’huile baissent dangereusement. Perdu au dessus d’un territoire inconnu, le capitaine Guyomar décide de se poser, dans les rizières qu’il devine sous son appareil.

Le sol est inégal, le train d’atterrissage s‘affaisse et une roue se brise. Néanmoins, il s’en sortent sans trop de casse. Il est 11h15.

Les sources siamoises localiseront ensuite l’endroit de cet atterrissage vers le village de Khok Yaï, dans la province de Sara Buri. Nos aviateurs se sont bel et bien perdus, car cette petite ville se trouve à plus de 100 km au nord de la capitale.

— : trajet prévu x : lieu du crash.

Le calvaire :

Il leur faut donc essayer de rejoindre l’aérodrome de Done Meuang qui était leur destination initiale.

Les deux aviateurs se trouvent dans une région de rizières, très peu peuplée. Il leur est très difficile de se faire comprendre, où de comprendre les paysans qu’ils rencontrent en chemin.

Ils arrivent à trouver la direction de la voie ferrée qui rejoint Bangkok à Nakhon Sawan, plus au nord. Ils partent à pied, plein ouest, sous un soleil revenu.

La chaleur est lourde et aucun arbre ne peut les abriter sous son ombre. Un calvaire qui va durer près de cinq heures.

Mais c’en est trop pour l’adjudant Lacoste, et il va s’écrouler, foudroyé par une insolation. Il avait 31 ans.

Guyomar continuera sa route et parviendra enfin à rejoindre la voie ferrée à la petite gare de Baan Moh, au nord de la ville d’Ayuthaya. Le corps de Lacoste sera ramené à cette gare
plus tard.

Depuis la gare, enfin, Guyomar va pouvoir joindre par télégramme les autorités locales et dans la nuit, françaises de la capitale, qui se montrèrent très surprises, n’étant pas au courant de leur tentative ( ?).

Ils purent ensuite prendre un train qui partait vers Done Meuang. Là le corps de l’adjudant Lacoste fut mis en bière, dans un cercueil hâtivement construit et recouvert du drapeau français.

Le Consulat fut prévenu de l’arrivée des aviateurs à la gare de Hua Lampong de Bangkok, au train de l’après midi de ce 17 juin.

A 15h20, le train fut accueilli une délégation française, conduite par M. Topenot, le chargé d’affaires, et composée de l’attaché militaire de la Légation, le commandant Gaston Desgruelles, par M. Simon, le capitaine Dick Singhatat et le Dr Reginald Day, venu avec une ambulance pour emmener le corps du défunt vers l’hôpital Chulalongkorn.

Une autopsie confirmera l’insolation comme cause du décès.

Selon le capitaine Guyomar, le retour de son infortuné compagnon s’avérait impossible et l’inhumation s’imposa d’urgence, dans le cimetière catholique de Bangkok, le jour même. Nous en avons retrouvé l’enregistrement dans l’annuaire de l’Assomption, tenu par Mgr Colombet, le Provicaire.

Copie de l’acte d’inhumation à Bangkok.

Un service religieux eut lieu à Bangkok le 23 juin suivant. Le Capitaine Guyomar rentrera vers Saïgon avec son avion démonté, à bord du navire ‘La Bonite’.

Il demandera dans un message à son autorité de Saïgon, daté du 24 juin, une récompense posthume pour le pauvre Lacoste.

Quatre mois plus tard, la dépouille mortelle du malheureux aviateur sera ramenée à Saïgon. Un service solennel aura lieu à la cathédrale en sa mémoire, comme le rapporte ce court article des Affiches Saïgonnaises du 29 octobre 1920.

Il sera ensuite inhumé dans le cimetière de Saïgon, où un grand monument de pierre rappellera sa mémoire. Monument qui sera certainement détruit lors de la suppression du cimetière français par les autorités vietnamiennes en 1983.

Le monument dans le cimetière de Saïgon

In Memoriam :

Pierre Lacoste était né le 11 janvier 1889 à la maison Beauséjour de Saint Perdon, dans les Landes. Mais il avait pris pour prénom usuel, Émile.

Il était fils de Jacques Lacoste, propriétaire-cultivateur et de Jeanne Fosses, son épouse.
Engagé volontaire en septembre 1907 pour quatre ans, il est incorporé au 50ème Régiment d’Infanterie. Nommé sergent en 1909, il va ensuite rempiler 3 fois.

En 1913, il est détaché ‘hors cadre’ au 2ème groupement aéronautique.

En novembre de la même année, il passe à l’escadrille D4 à Maubeuge.

Il tombe aux mains de l’ennemi à Cambrai le 5 octobre 1914 et est prisonnier de guerre en Allemagne.

Il est hospitalisé en Suisse en 1917 et est rapatrié sur Lyon en 1918.
Il est alors affecté à l’École d’Aviation d’Avord.

Nous n’avons pas de détails sur la date de son départ vers l’Indochine. Seuls MM Cony et Ledet fournissent la citation suivante : « Très brave et très allant, a exécuté en Cochinchine et au Cambodge, au cours du premier semestre 1920, 42 heures de vol dans des circonstances souvent difficiles et périlleuses ».

Et le capitaine Guyomar ?

Le compagnon de ce pauvre Lacoste, est le chef de l’escadrille No 2 de l’Aviation d’Indochine, basée à Saïgon. Pour lui, le destin ne s’arrêta pas ce jour là, mais il nous a paru intéressant de suivre son incroyable parcours.

Alfred Guyomar est né le 05 mai 1887 de père inconnu. Il sera plus tard reconnu par Jean-Marie Guyomar.

A 18 ans, il s’engage et est incorporé au 48ème Régiment d’Infanterie. Il montera rapidement en grade.

En 1911, il part faire la campagne du Maroc.

En 1913 il sort aspirant de l’École Militaire de St Maixent.

Dès après le début de la première Guerre mondiale, il est blessé en Belgique.

Il est fait chevalier de la Légion d’Honneur en mai 1915. Il avait 27 ans.

En 1917, il est détaché à l’École d’Aviation du Crotoy.

Il est breveté pilote d’avion en octobre 1918.

C’est en mars 1919 qu’il part vers l’Indochine où il devient le patron de l’Escadrille No2, basée à Saïgon.

L’année 1920 sera pour lui celle de tous les dangers: le capitaine Guyomar est blessé dans un premier accident en mars près de Tay Ninh en Cochinchine. Puis peu après, en juin, c’est le raid manqué pour Bangkok.

Pourtant, dès l’année suivante en janvier 1921, il réussit cette fois-ci à organiser un vol groupé de quatre appareils depuis la Cochinchine vers le Sud Laos (Khong). Tout se passera bien.

L’ouvrage de MM Cony et Ledet nous apprend que c’est pour des raisons familiales qu’il devra rentrer en métropole, au printemps 1921.

Sa carrière militaire se poursuivra en France puis au Maroc de 1935 à 1937 où il sera nommé lieutenant-colonel.

En mai 1939, il rejoint l’État-major, avec le grade de général de brigade. Le début de la guerre le voit commandant de la base de Valence.

En congé d’armistice, il va ‘donner toute sa confiance au Gouvernement de Vichy. Président de la Légion à Clermont-L’Hérault, il est nommé en février Inspecteur Général de la production industrielle de la Xème région économique, et à ce titre, eut à s’occuper du STO, ce qui l’amena à voyager en Allemagne en 1943. A son retour, il fit deux conférences en faveur de la relève’.

Les lignes ci-dessus sont celles portées contre sa ‘collaboration’ avec le régime et qui lui vaudront d’être condamné par la Cour de Justice de Montpellier en juin 1945 à la dégradation nationale.

Dans son dossier de demande d’amnistie auprès des autorités militaires, il fera mention des carrières militaires glorieuses de deux de ses trois fils :

– son fils aîné, Claude Guyomar, a été abattu par les Allemands aux environs d’Evreux, le 22 août 1944. Il avait été parachuté par un avion anglais quatre mois plus tôt pour préparer le débarquement de Normandie. Il avait reçu la médaille de la Résistance française, puis la Légion d’Honneur à titre posthume.

– son deuxième fils, Jacques Guyomar, lui, lieutenant au 1er Tabor marocain, engagé dans la colonne du Lt Colonel Lepage, a été fait prisonnier de guerre par le Vietnminh le 7 octobre 1950, au cours de la lamentable affaire de la RC4.
Selon son père, il avait reçu lui aussi la Légion d’Honneur ( ?), et à l’heure où le général écrivait sa demande (en mars 1954), il était toujours prisonnier au Tonkin.

Portrait de Jacques Guyomar pendant sa captivité au camp No 1 au Tonkin
par Jacques Vollaire.

Le général Guyomar sera amnistié par le président René Coty beaucoup plus tard et son honneur retrouvé, il sera réintégré en janvier 1957, à l’âge de 70 ans.

C’est à l’âge de 76 ans, que le général Alfred Guyomar, héros de cette si longue aventure, décédera, enfin apaisé, le 16 août 1963.

François Doré.
Le Souvenir Français de Thaïlande.

Bibliographie :

– CONY Christophe / LEDET Michel : « L’aviation française en Indochine des origines à 1945 ». Collection Histoire de l’Aviation no 21. Outreau, Lela presse, 2012.

– VOLLAIRE Jacques : Deux ans de Ka Nha.
Gap, Vollaire, s.d.

– YOUNG Edward M. : “Aerial Nationalism. A History of Aviation in Thailand”.
Washington, Smithsonian Institution, 1995.

– The Straits Times (Singapore). June, 26th 1920.

– India Weekly News. The Pioneer Mail. July, 09th 1920.

Remerciements à M. Gérard Faure du Souvenir Français et au Prof. Puttipong, chef du service des Archives de l’Assomption (Bangkok).

 

A NOUS LE SOUVENIR                A EUX L’IMMORTALITÉ

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