Au Cambodge en 1923, André Malraux et le Musée de Phnom Penh. 1ère partie :

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Ill.no 1 : Inauguration du Musée Albert Sarrault de Phnom Penh.

Le 13 avril 1920, il y a juste 100 ans, une foule endimanchée s’était rassemblée devant la façade du nouveau Musée d’histoire de Phnom Penh, le Musée Albert Sarrault. Le grand jour de son inauguration était venu, après 3 ans de travaux.

Un centenaire qui malheureusement n’aura pas pu être fêté comme il le méritait, à cause de nos problèmes sanitaires actuels. Mais ce ne sera que partie remise.

L’architecte de ce bâtiment fut George Groslier, auquel nous souhaitons rendre un hommage particulier à travers les trois chapitres de cette étude.

Madeleine Giteau, qui fut conservateur du Musée de 1947 à 1969, ne se trompe pas lorsqu’elle présente l’édifice, ‘construit sur les plans de son fondateur George Groslier, comme une des plus heureuses réalisations architecturales dans la tradition de l’Art cambodgien moderne. Son élégance, le Musée la doit aux piliers de ses galeries, à ses frontons de bois sculptés, à l’élan de ses flèches, aux décrochements de ses toitures rythmées par des queues de nâga… ». (Giteau, 1966, p.4).

Un guide insensible :

C’est une fois de plus grâce aux souvenirs de Clara Malraux que nous possédons une intéressante description de la visite d’André Malraux au musée Albert Sarraut de Phnom Penh, sans doute au tout début du mois de décembre 1923.

L’histoire du début de leur voyage est bien connue : les Malraux, après avoir rendu visite à Hanoï, à Léonard Aurousseau qui remplaçait Louis Finot absent, à la direction de l’Ecole française d’Extrême-Orient, redescendent vers Saïgon puis Phnom Penh, escortés par Henri Parmentier, ‘professeur à l’Ecole française, qui se pare d’une barbiche blanche de vieux bohême quelque peu gaillard’. (Clara Malraux, 1966, p.133).

Ill. no 2 : Henri Parmentier (cliché EFEO)

Arrivés à Phnom Penh, ‘dont ils ne voient que peu de choses’, ils s’empressent de se rendre au Musée Albert Sarraut. Laissons la parole à Clara Malraux :
La visite du musée nous avait éblouis. Elle renforça aussi notre bonne conscience. Celui qui nous accompagnait regardait, insensible, des oeuvres dont les proportions calmes sont peut-être la plus juste réponse que l’hom- me ait donnée aux questions qu’il se pose’.
Qui peut donc être ce guide anonyme insensible qui les accompagne ? : le Musée Albert Sarraut n’est ouvert que depuis trois ans. On peut facilement imaginer que les visiteurs de cette époque n’y étaient pas aussi nombreux qu’aujourd’hui. On peut également imaginer, les deux jeunes visiteurs ayant été présentés par l’EFEO et par Parmentier comme deux archéologues brillants en route vers les temples de Siem Reap, que la visite soit guidée par le conservateur en personne, soit George Groslier.
Alors peut-être peut-on comprendre les commentaires ‘rosses’ de Clara, quand on sait que quelques semaines plus tard, c’est ce même George Groslier qui va les faire arrêter sur le bateau qui les ramène de Siem Réap.

N’oublions pas non plus que les souvenirs de Clara ont été publiés plus tard, en 1966 et qu’elle ne veut certainement pas manquer ce ‘coup de pied de l’âne’, envoyé postérieurement à leur accusateur de Phnom Penh, initiateur de tous leurs ennuis judiciaires à venir, et qu’elle n’a pas oubliés.

La visite continue. : ‘Devant un visage de vieille femme, d’un naturalisme assez rare dans la statuaire khmer (sic), notre cicerone s’arrêta, disant d’un air fin : ‘Voici la belle Heaulmière’. Pourquoi pas ? André et moi avions joué au jeu de la psychologie une (sic) après-midi entière au Louvre, avec les empereurs romains. Mais quand je demandai au ‘compétent’ qui nous guidait :’Laquelle préférez-vous ?’ avec l’envie de lui dire : ‘Laquelle voleriez-vous ?’, il m’a répondu : ‘Oh moi, vous savez, leur beauté, je m’en fiche, je suis architecte’… (Clara Malraux, 1966, p.133).

Des commentaires qui semblent bien surprenants mis dans la bouche d’un des plus grands admirateurs et connaisseurs de cet art.
Il est cependant exact que George Groslier, tout à la fois ‘protecteur des arts et des artistes, homme de science et écrivain, ethnologue et romancier, photographe et dessinateur, et en tout cela amoureux fervent du pays khmer’ (Thierry, 1997), fut également peintre de talent mais aussi architecte. Il dessina notamment les plans du pavillon du Cambodge à l’Exposition Coloniale de 1931, selon ceux qu’il avait dressés pour les bâtiments du Musée.

Ill. no 3 : Le pavillon du Cambodge à Vincennes. (Coll. Auteur)

On retrouve un intéressant complément à cette visite, cette fois-ci vue par Suzanne Groslier, dans la passionnante biographie de son époux George Groslier rédigée par Kent Davis, ‘Le Khmerophile. The Art and Life of George Groslier’ :

‘Selon les notes de Suzanne Groslier, George fit la connaissance des Malraux lorsque Henri Parmentier escorta les deux prétendus ‘touristes’ jusqu’au Musée : mon mari fut impressionné par leur ‘intelligence’, mais George ajouta à son appréciation une sorte de réserve, et je peux jurer sur la tête de mes enfants qu’il me fit cette confidence avant de recevoir toute autre information. Il avait remarqué, pendant la visite, que le jeune homme faisait souvent référence à la valeur marchande des statues et autres objets

présentés dans les salles du Musée.
Ce même soir, il y avait un dîner organisé chez le Résident Supérieur. L’apparence de ‘touriste’ dont s’était affublé André Malraux, semblait détonner au milieu de cette réception officielle. Ce dîner avait été organisé à l’occasion du passage à Phnom Penh de Louis Finot, alors directeur de l’Ecole française d’Extrême-Orient, et qui rejoignait son poste à Hanoï après une mission au Siam.
A la fin du dîner, je fus surprise de voir le Résident Supérieur prendre chacun par le bras, Finot et mon mari, et les entraîner sous la véranda voisine pour échanger confidentiellement quelques mots. Un peu plus tard, je m’approchai de George et lui demandai en riant quel était le sujet de cette ‘messe basse’. Il me répondit vaguement et changea rapidement de sujet’…
(Davis, 2010, p.235).

La Belle Heaulmière :

Mais alors, si Clara dit vrai, et que c’est bien George Groslier qui les guide, ce que semble confirmer Suzanne Groslier, qu’est donc cette statue qui ressemble à la Belle Heaulmière ?

Celle qui fut la belle Heaulmière’ est une sculpture d’Auguste Rodin datée de 1897. Elle représente une vieille femme assise, nue, et qui semble contempler avec horreur et honte, la laideur de son pauvre corps décharné et de sa poitrine flasque et pendante.

Ill. no 4 : ‘Celle qui fut la Belle Heaulmière’ d’Auguste Rodin.

Cette statue, acquise par l’Etat en 1891 et qui sera exposée au Musée du Luxembourg dès l’année suivante, et qui depuis 1986 se trouve au Musée d’Orsay, a été inspirée au sculpteur par un poème de François Villon daté de 1461. Une vieille femme, celle qui fut jadis la Belle Heaulmière, se lamente sur sa beauté passée et contemple son corps, flétri par le temps. Un long poème, qui est une ode à la jeunesse et à ses plaisirs, dont il faut profiter avant que la vieillesse n’arrive.
Rodin a créé une oeuvre puissante, qui semble bien éloignée des critères de la sculpture classique khmère, où il est rare de retrouver une expression aussi naturaliste.
Aussi, ce commentaire de George Groslier ne pouvait-il que nous intriguer et nous donner envie d’essayer de retrouver la trace de cette mystérieuse statue.

C’est au cours d’une visite au Musée National de Phnom Penh, que M. Bertrand Porte de l’Ecole Française d’Extrême-Orient, qui dirige l’atelier de restauration de la statuaire du Musée nous proposa de nous aider dans nos recherches et d’essayer de retrouver dans les réserves, celle qui pourrait avoir été ‘la Belle Heaulmière’ de George Groslier.

Quelques semaines plus tard, un message nous annonça qu’il avait trouvé !

Inscrit sous le numéro d ‘inventaire 722 et entré au musée en janvier 1920, un fragment de fronton est bien conservé dans l’entresol du musée. Il représente, selon la description de George Groslier portée sur la fiche d’entrée, ‘Statuette de femme, bas relief, H. 0m,33 l. 0m,31’. Suit la description de l’objet : ‘une vieille femme, aux seins tombants agenouillée sur le genou gauche. Des disques lui distendent les lobes des oreilles. Sarong rayé, attribut indistinct dans la main gauche. Facture grossière’. Une mention au crayon ajoute : ‘XIII ?’ (siècle).

Fiche Boisselier
Ill. no 5 : Fiche Groslier
(coll. Musée National Phnom Penh)
(Cliché Musée National de Phnom Penh).
Ill. no 6 : ‘La Belle Heaulmière’ de George Groslier.

Cette représentation assez naturaliste d’une vieille femme est donc bien visible au musée en 1923 lors de la visite des Malraux. George Groslier sur le haut de sa fiche précise même qu’elle était exposée dans la ‘galerie d’inscriptions S, sur la fenêtre’.

Jean Boisselier, dans la nouvelle fiche rédigée pour le catalogue méthodique du Musée A.Sarraut, va reprendre les éléments indiqués par Groslier, en corrigeant ‘assise sur son talon gauche’, ce qui est plus exact, et ajoutant seulement ;’la représentation est presque caricaturale’.
Madeleine Giteau, dans le Tome II de son Guide du Musée national, présente également ce mystérieux fragment dans son chapitre sur les ‘fragments de bas-reliefs’ : (Giteau, s,d, p. 85).

Ill. no 7 : Les deux guides de Madeleine Giteau. (Coll. auteur).

Mais malgré les recherches des trois célèbres archéologues précédents, le mystère demeure, et il faudra attendre la 2ème partie de notre texte pour savoir qui est, en réalité, cette vieille femme aux seins tombants…

François Doré
Le Souvenir Français de Thaïlande.
Librairie du Siam et des Colonies/ Bangkok

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