Paul BRANDAT

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    Les écrivains de l’Indochine / No : 117

    Paul BRANDAT
    (1829 – 1908)

    Une nuit de Noël (1868).

        Pendant l’insurrection de Go-Cong, on craignait une tentative des trois provinces de la Basse Cochinchine, restées soumises aux rois d’Annam, contre la citadelle de Vinh-Luong, alors entre nos mains. D’après un traité passé entre la France et l’empereur Tu-Duc, nous devions rendre cette forteresse quand la révolte serait apaisée ; mais nous n’entendions pas qu’on nous la reprît.

        Vinh-Luong est un grand ouvrage carré, en terre, défendu par quatre bastions. Des fossés profonds, en communication avec le fleuve, l’environnent ; pleins à mer haute, ils laissent à découvert, à marée basse, une boue liquide et sans fond.

        La forteresse, d’après un principe de tactique annamite invariable, est au sommet d’un angle formé par le fleuve même et par un de ses bras.

        La petite chrétienté du Père Le Goff s’était établie sur la rive au pied du rempart, à l’abri de notre pavillon. Une grange en aréquiers, construite à la hâte, et recouverte de feuilles de palmiers, servait d’église. L’autel orné du clinquant oriental, ne manquait pas d’originalité. Des images d’Epinal formaient les différentes stations du Chemin de la Croix. Les sièges se composaient de longs bancs de bois posés sur la terre battue.
    Un gong tenait lieu de cloche et appelait, par un son éclatant, les fidèles à la prière.

        Autour de l’église étaient groupées les paillotes des chrétiens, maisons d’une simplicité toute évangélique. Un certain nombre de coffres composait un mobilier, dont la nature indiquait bien que les propriétaires étaient prêts à abandonner de chétifs abris toujours menacés de l’incendie.

        Je prends plaisir à tracer le portrait du Père Le Goff, car ce type de missionnaire est fort répandu.

        Le Père Le Goff était un homme d’une cinquantaine d’années, grand, robuste et d’allure militaire. Bon, droit, loyal, d’une intelligence peu vive mais forte, il représentait dans toute sa pureté la nature bretonne. Il tenait à la fois du prêtre, du soldat, de l’aventurier. Il avait une grande foi. Sa nature, essentiellement active et pratique, n’était nullement contemplative. Il faisait les prières ordonnées consciencieusement mais un peu machinalement peut-être. En revanche, il soignait les malades, et gouvernait tous les intérêts matériels et moraux de sa petite République avec une sollicitude toute paternelle. Peu désireux du martyre, il l’avait souvent bravé. Sans hésiter, il avait maintes fois joué sa vie, mais toujours en vue d’intérêts graves. Le goût des aventures, l’amour du danger l’avaient, autant que sa foi, jeté dans cette carrière périlleuse. A ses yeux, la vie étant un présent de Dieu, le chrétien, comme l’homme d’honneur, devait la défendre avec vaillance. Dans les circonstances où l’on se trouvait alors, il considérait donc le martyre comme un pis-aller à défaut de poudre et de plomb. Aussi sa chrétienté était-elle organisée militairement. Sa chambre avait l’air d’un arsenal, et son presbytère ressemblait à un camp de pieux bandits…

             C’était le 25 décembre 186..

        Des espions prévinrent d’un projet d’attaque des rebelles pour la nuit. Le commandant de la citadelle fit appeler le capitaine de la canonnière 54 en station à Vinh-Luong et lui dit :

    — – « Ma garnison est trop faible pour que je me permette de dégarnir mes murailles, je compte à peine un fusil pour dix mètres de rempart.
    Vous serez donc particulièrement chargé de la défense de la chrétienté ; si elle ne pouvait tenir avec votre aide, vous couvrirez sa retraite dans le fort ».

        Ce jour là, le Père Le Goff était d’une prodigieuse gaieté. Il n’osait s’en avouer la cause, et mettait sa joie sur le compte de l’anniversaire de la naissance du Sauveur. Il disait vrai sans doute ; mais d’autre part, il flairait l’odeur de la poudre avec un incontestable plaisir. Le capitaine de la canonnière le mit au comble du bonheur en lui faisant cadeau de deux petites pièces annamites prises par son navire sur un fort ennemi. Les fusils doubles furent distribués aux hommes de confiance ; ces armes renfermées dans le presbytère et entretenues par les mains mêmes du missionnaire, ne voyaient le jour que dans les circonstances exceptionnelles. Le Père Le Goff se réserva une carabine anglaise munie d’une baïonnette tranchante comme un rasoir…

        A minuit, tout le monde était sur pied dans la petite chrétienté. L’église resplendissait illuminée de lanternes chinoises en papier de toutes les couleurs. Dans un coin bien orné et bien éclairé, les Annamites venaient tour à tour fléchir les genoux devant le petit Jésus couché sur la paille. Les chœurs chantaient des noëls avec la voix nasillarde des orientaux.

        Minuit sonna. Les femmes et les enfants entrèrent dans l’église. Les hommes, vêtus de leurs habits de cérémonie, c’est-à-dire de la robe et du turban noirs, se tinrent au dehors, à la lueur des torches, appuyés sur leurs lances.

        Le Père le Goff commença la messe…

        Tout à coup les sentinelles annamites correspondirent par coups précipités. Immédiatement le tam-tam de la chrétienté battit une mesure semblable. Les factionnaires des murailles au courant de ces signaux crièrent : Aux armes ! On entendit alors dans la citadelle un cliquetis de fusils et de sabres-baïonnettes ; la garnison se rendait à son poste de combat…

        Un grand silence se fit…

        Tout à coup, des ombres s’agitèrent sur la route, approchant avec rapidité ; quand elles furent à une distance d’environ trois cents mètres, les carabines s’abaissèrent, lançant dans la nuit une longue traîné de feu. Les remparts pétillèrent… Des cris et des hurlements retentirent… Le Père prononça un mot annamite de sa voix mâle et forte : les chrétiens poussèrent trois ia ! retentissants… et tous en bloc partirent au pas de course, la pique en avant. A peine purent-ils rejoindre quelques fuyards blessés.
    Les rebelles, croyant surprendre des gens en fête, avaient été surpris eux mêmes et détalaient au plus vite..
    On prit des torches, et l’on se mit en quête des ennemis blessés. Le père les pansait avec une tendre sollicitude ; quant aux agonisants, il les baptisait sans rémission…

    ‘En Mer, Souvenirs et fantaisies’.
    Paris, Paul Dupont, 1868.

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